Avant propos Pr P.Pichot

En 1764 le naturaliste et philosophe genevois Charles Bonnet écrivait dans son ouvrage "Contemplation de la nature" :

"Le nombre de conséquences justes que différents esprits tirent du même principe, ne pourrait-il pas servir de fondement à la construction d'un psychomètre, et ne peut-on pas présumer qu'un jour on mesurera les esprits comme on mesure les corps ?". 

Cette vision prophétique des possibilités d'une psychologie quantitative et différentielle ne put trouver sa réalisation concrète que lorsque le développement du calcul des probabilités, auxquels s'attachent entre autres les noms de Laplace et de Gauss, eut fourni l'outil mathématique indispensable. 

Si l’œuvre de Quételet marque véritablement l'entrée de la quantification dans les sciences humaines ou, comme on disait alors, dans les sciences morales, c'est à Galton que l'on doit plus précisément la naissance de la psychologie statistique, car, pour lui, "jusqu'à ce que les phénomènes d'une branche quelconque des connaissances aient été soumis à la mesure et au nombre, cette branche de connaissance ne peut assumer le statut et la dignité d'une science".James McKenn Cattell, élève de Galton, à son retour aux Etats-Unis où il enseigna la psychologie statistique, introduisit le terme "mental test" en 1890 et quinze ans plus tard Binet et Simon publièrent la première épreuve utilisable en pratique pour "mesurer l'intelligence". Ce test, qui se situe à l'origine de toute la psychométrie, avait dû sa naissance à un problème de psychopathologie : il avait été construit pour apprécier quantitativement l'insuffisance intellectuelle qui rendait certains enfants incapables de suivre l'enseignement primaire normal. A partir du modèle qu'il constituait fut rapidement construit un très grand nombre d'épreuves visant à mesurer les différents domaines cognitifs, l'intelligence générale mais aussi les aptitudes spéciales. 

Mais, en même temps, on eut l'idée d'appliquer la technique de la construction d'échelles à la mesure d'aspects non cognitifs de la personnalité. Alors que dans les tests dits d'efficience les épreuves étaient constituées de problèmes standardisés à résoudre, le nombre de problèmes résolus en un temps donné permettant de prédire la réussite ultérieure dans un domaine particulier, dans les tests dits de personnalité le sujet devait indiquer comment il se comportait dans une situation définie, ce qu'il ressentait ou quelles étaient ses attitudes. De cette manière, et suivant le nombre et l'orientation de ses réponses, on pouvait mesurer l'intensité des dispositions qu'il possédait, de ce que l'ancienne psychologie avait appelé les "fonctions de l'âme" et que l'on désignait désormais sous le nom de traits de personnalité. Il était naturel que, parmi ces traits, on s'intéresse à certains qui avaient des rapports avec la pathologie. 

Au cours de la première guerre mondiale  les Etats-Unis durent, en un temps très bref, mobiliser un grand nombre de conscrits et l'insuffisance numérique d'examinateurs compétents entraîna la construction d'échelles d'application rapide destinées à détecter les sujets chez lesquels des traits pathologiques de personnalité entraînaient une inaptitude au service armé. 

La Personal Data Sheet, publiée par Woodworth en 1917, se trouve ainsi à l'origine de la psychopathologie quantitative. De nombreux autres questionnaires de même orientation furent par la suite créés, visant éventuellement à mesurer, non seulement comme la PDS le névrosisme général, mais également des secteurs spécialisés de la pathologie. L'inventaire multiphasique de personnalité du Minnesota (MMPI) publié en 1941 marque une étape fondamentale de ce développement. 

Dans ces tests, appelés aussi Inventaires et parfois, en fonction de la présentation habituelle des éléments, questionnaires, la mesure résultait, comme dans les tests d'efficience, de la prise en compte des réponses du sujet placé devant une situation standardisée. 

Dans les deux cas, le concept qui était à la base de la mesure était celui d'échelle : le degré de l'intelligence, de l'aptitude, mais aussi du trait de personnalité est proportionnel au nombre d'éléments, ou items, de l'échelle auxquels le sujet réagit d'une certaine manière, dans la mesure où tous les éléments sont des expressions diverses d'une même unité sous-jacente. 

L'idée se fit jour que l'on pourrait transposer cette technique de mesure par échelle à un domaine différent, celui de l'observation clinique. Les items de l'échelle ne sont plus là proposés au sujet, mais il revient à un observateur extérieur de répondre en indiquant dans quelle mesure le comportement de l'observé correspond à ce qui est décrit par l'item. De tels instruments, actuellement dénommés échelles d'hétéro-évaluation (observers rating scales) pour les distinguer des échelles d'auto-évaluation (self-rating scales) que sont les Questionnaires ou Inventaires furent créés, mais en très petit nombre, avant la deuxième guerre mondiale.

Les années 50 marquèrent un tournant dans cette histoire. Jusque-là ces développements avaient été exclusivement du domaine des psychologues. C'étaient ceux-ci qui avaient construit pratiquement tous les instruments (dans le test de Binet et Simon le rôle du second auteur, le psychiatre Simon, avait été surtout de permettre au psychologue Binet d'examiner les sujets débiles indispensables à la construction de l'échelle). C'étaient eux qui avaient mis au point les méthodes mathématiques permettant le choix des éléments d'une échelle, la détermination des qualités métrologiques de celle-ci, et l'analyse de sa structure. Ce dernier aspect avait été renouvelé par le développement de l'analyse factorielle, introduite en 1905 par Charles Spearman pour définir l'intelligence générale et optimiser sa mesure. Lorsque les instruments s'appliquaient à des problèmes pathologiques, ils visaient en général, suivant la tradition psychologique, à mesurer des dispositions permanentes, des traits de personnalité.

La naissance de la psychopharmacologie confronta les psychiatres à un problème pratique. Il fallait désormais déterminer avec précision la nature et le degré des modifications produites par l'administration de drogues dont le nombre se multipliait, mais dont les domaines d'action et l'efficacité étaient souvent voisins. Pour ce faire on devait disposer d'instruments quantifiant l'état du malade avant et après la thérapeutique, de manière à apprécier les changements intervenus. Les échelles d'auto-évaluation ne répondaient pas à ces conditions. Elles mesuraient un trait et non un état comme l'avait souligné le psychologue Cattell. Il fallut construire de nouveaux inventaires dont les éléments étaient présentés de manière telle que le résultat soit en rapport uniquement avec l'état du sujet au moment même de l'examen. 

Par contre les échelles d'hétéro évaluation étaient d'emblée parfaitement adaptées à cette nouvelle application, mais, malheureusement, elles étaient peu nombreuses. Aussi, très rapidement furent construites des épreuves appartenant aux deux grandes catégories pour répondre à cette demande.

Il est significatif que, à cette période d'expansion, les instruments dont la qualité a conditionné la pérennité, ont été l'oeuvre, soit de psychologues travaillant en milieu psychiatrique (comme John Overall, auteur de la BPRS) soit de psychiatres ayant une formation parallèle en psychologie statistique (comme Max Hamilton, auteur de l'Echelle de dépression), car ils étaient alors les seuls à posséder les connaissances méthodologiques indispensables. Le nombre d'épreuves devint bientôt considérable mais les qualités métrologiques de certaines, proposées par des psychiatres inexpérimentés, étaient faibles ; beaucoup d'entre elles étaient des traductions faites sans grandes précautions d'échelles originairement rédigées en une autre langue (très généralement l'anglais). Se procurer ces épreuves était d'ailleurs souvent un problème : certaines n'étaient pas intégralement publiées, d'autres avaient fait l'objet de remaniements successifs, d'autres enfin ne pouvaient être consultées que dans des revues d'accès difficile.


Dans le domaine des tests mentaux il existait depuis longtemps des ouvrages classiques publiés périodiquement, les Mental Measurement Yearbooks, qui énuméraient tous les tests disponibles et leurs caractéristiques. En 1970, sur ce modèle, la Section de Recherche psychopharmacologique (Psychopharmacology Research Branch) de l'Institut National de la Santé Mentale (National Institute of Mental Health, NIMH) aux Etats-Unis publia un volume qui rassemblait toutes les échelles d'auto et d'hétéro-évaluation dont l'usage était recommandé dans le cadre du Programme d'Evaluation Précoce des Médicaments (Early Clinical Drug Evaluation Unit Program, ECDEU). Le volume qui constituait une source d'information précieuse fut ultérieurement révisé. A sa suite, d'autres publications virent le jour, comme, en 1977, les Internationale Skalen für Psychiatrie, publiées en République fédérale d'Allemagne par un ensemble de compagnies pharmaceutiques.Le présent volume répond, en ce qui concerne la France, à une préoccupation analogue : mettre à la disposition des utilisateurs potentiels une somme aussi complète que possible des épreuves disponibles en langue française, en précisant pour chacune d'elle non seulement son contenu et ses domaines d'application, mais aussi en évaluant de manière critique sa valeur et en indiquant les travaux auxquels elle a donné lieu.

Le développement de la psychopathologie quantitative est un des phénomènes remarquables dans l'histoire récente de la psychiatrie. Initialement critiquée au nom de l'impossibilité supposée de traduire en chiffres le caractère ineffable du contact interpersonnel, accueillie avec méfiance par les psychiatres pour son origine psychologique, elle a poursuivi une expansion dont l'emploi systématique de critères diagnostiques en nosologie est une autre expression. Il est certain qu'elle ne résume pas l'ensemble de la psychopathologie et que des approches différentes peuvent être également estimables et utiles. 

Mais, dans une série de domaines, elle est irremplaçable, à la condition que ceux qui l'utilisent soient avertis de ses possibilités et de ses limites, et se plient à des règles méthodologiques précises aujourd'hui bien codifiées. Le travail rédigé sous la direction du Professeur Guelfi par un groupe de spécialistes de langue française constituera, par sa qualité, l'ouvrage de référence indispensable en ce domaine.